Le Cadre Juridique des Compléments Alimentaires : Enjeux, Évolutions et Perspectives

Le marché des compléments alimentaires connaît une expansion significative, avec un chiffre d’affaires global qui dépasse aujourd’hui les 50 milliards d’euros annuels. Cette croissance s’accompagne d’une complexification du cadre normatif qui régit leur fabrication, distribution et commercialisation. Entre réglementations européennes et dispositions nationales, les acteurs du secteur doivent naviguer dans un environnement juridique en constante mutation. Ce domaine se situe à l’intersection du droit de l’alimentation et du droit de la santé, soulevant des questions fondamentales sur la sécurité des consommateurs, les allégations autorisées et les responsabilités des fabricants.

Définition juridique et classification des compléments alimentaires

La directive 2002/46/CE du Parlement européen et du Conseil du 10 juin 2002 constitue le texte fondateur définissant les compléments alimentaires au niveau européen. Selon ce texte, les compléments alimentaires sont des « denrées alimentaires dont le but est de compléter le régime alimentaire normal et qui constituent une source concentrée de nutriments ou d’autres substances ayant un effet nutritionnel ou physiologique ».

Cette définition juridique établit une frontière critique entre les compléments alimentaires et les médicaments. La distinction repose principalement sur la finalité du produit : alors que le médicament vise à traiter ou prévenir des maladies, le complément alimentaire a pour objectif de maintenir un état de santé normal. Cette nuance, parfois subtile, entraîne des conséquences juridiques majeures en termes d’autorisation de mise sur le marché, d’étiquetage et de commercialisation.

Du point de vue de leur classification, les compléments alimentaires se répartissent en plusieurs catégories selon leur composition :

  • Les vitamines et minéraux (comme la vitamine D ou le magnésium)
  • Les substances botaniques (extraits de plantes comme le ginseng ou la valériane)
  • Les probiotiques et prébiotiques
  • Les acides gras essentiels (oméga-3, oméga-6)
  • Les acides aminés et protéines

En France, le décret n°2006-352 du 20 mars 2006 transpose la directive européenne et précise davantage les contours juridiques des compléments alimentaires. Ce texte confère à la Direction Générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des Fraudes (DGCCRF) un rôle central dans la surveillance du marché.

Le système de notification préalable à la mise sur le marché constitue une particularité française. Contrairement à certains pays européens qui appliquent un simple système déclaratif, la France exige une notification auprès de la DGCCRF qui dispose d’un délai pour émettre des réserves. Cette procédure, sans être une autorisation formelle, représente une forme de contrôle a priori qui s’ajoute aux contrôles a posteriori.

La jurisprudence joue un rôle déterminant dans la clarification des zones grises. L’arrêt de la Cour de Justice de l’Union Européenne du 15 novembre 2007 (affaire C-319/05) illustre cette dynamique en précisant que la qualification d’un produit comme médicament ou complément alimentaire doit s’apprécier au cas par cas, en tenant compte de l’ensemble de ses caractéristiques.

Ces distinctions juridiques ne sont pas purement théoriques mais ont des implications pratiques majeures pour les fabricants, qui doivent adapter leurs stratégies de développement, de formulation et de marketing en fonction du statut réglementaire de leurs produits.

Réglementation des ingrédients et substances autorisés

La réglementation des ingrédients constitue l’un des aspects les plus techniques du cadre juridique des compléments alimentaires. Au niveau européen, le règlement (CE) n°1925/2006 établit les principes fondamentaux concernant l’ajout de vitamines, de minéraux et de certaines autres substances aux denrées alimentaires, incluant les compléments.

Pour les vitamines et minéraux, l’annexe II du règlement dresse une liste exhaustive des substances autorisées sous leurs formes spécifiques. Cette liste positive signifie qu’aucune autre forme de ces nutriments ne peut être utilisée légalement dans les compléments alimentaires commercialisés sur le territoire européen. Les dosages maximaux font l’objet de discussions permanentes au sein des instances européennes, avec une tension entre les approches privilégiant la sécurité sanitaire et celles favorisant l’efficacité physiologique.

Concernant les extraits botaniques, la situation est plus complexe et moins harmonisée. L’absence de liste positive européenne laisse place à des disparités nationales significatives. La France a développé sa propre approche avec la publication en 2014 de l’arrêté « Plantes » qui liste environ 600 plantes autorisées dans les compléments alimentaires, parfois assorties de conditions spécifiques d’utilisation. D’autres pays comme l’Italie ou la Belgique ont adopté des listes différentes, créant un paysage réglementaire fragmenté qui complique la commercialisation paneuropéenne.

Les nouvelles substances font l’objet d’un cadre juridique distinct avec le règlement (UE) 2015/2283 relatif aux nouveaux aliments (« novel foods »). Ce texte impose une procédure d’autorisation préalable pour tout ingrédient qui n’était pas consommé de manière significative dans l’Union européenne avant mai 1997. Cette procédure, centralisée au niveau européen, exige la soumission d’un dossier scientifique démontrant l’innocuité de l’ingrédient.

Le cas des cannabinoïdes, notamment le CBD (cannabidiol), illustre parfaitement les défis réglementaires actuels. La Cour de Justice de l’Union Européenne, dans son arrêt du 19 novembre 2020 (affaire C-663/18), a jugé que le CBD ne pouvait être considéré comme un stupéfiant. Néanmoins, son utilisation dans les compléments alimentaires reste soumise à la réglementation sur les nouveaux aliments, créant une situation juridique complexe en évolution constante.

Les additifs utilisés dans les compléments alimentaires sont encadrés par le règlement (CE) n°1333/2008. Ce texte définit les substances autorisées et leurs conditions d’utilisation, avec des spécificités propres à la catégorie des compléments alimentaires, notamment concernant les colorants et les édulcorants.

Au-delà des listes positives et des autorisations formelles, le principe de précaution constitue un pilier juridique fondamental. L’article 7 du règlement (CE) n°178/2002 permet aux autorités de prendre des mesures de gestion provisoires en cas d’incertitude scientifique concernant un risque pour la santé. Ce principe a été invoqué à plusieurs reprises pour suspendre l’utilisation de certains ingrédients, comme ce fut le cas pour l’éphédra ou certaines formes d’hydroxyanthracènes.

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La veille réglementaire représente ainsi un enjeu stratégique majeur pour les opérateurs du secteur, qui doivent anticiper les évolutions normatives et adapter leurs formulations en conséquence.

Le cas particulier des substances à la frontière

Certaines substances se situent dans une zone grise réglementaire, comme la mélatonine qui, selon sa concentration et sa présentation, peut basculer du statut de complément alimentaire à celui de médicament. Cette ambiguïté juridique génère un contentieux abondant et illustre les tensions inhérentes à la régulation du secteur.

Étiquetage et allégations : cadre juridique des communications

L’étiquetage des compléments alimentaires constitue un enjeu juridique majeur, à l’intersection des impératifs d’information du consommateur et des stratégies marketing des fabricants. Le cadre réglementaire combine des dispositions générales applicables à toutes les denrées alimentaires et des règles spécifiques aux compléments.

Le règlement (UE) n°1169/2011 concernant l’information des consommateurs sur les denrées alimentaires établit le socle général des obligations d’étiquetage. Ce texte impose la mention d’informations obligatoires comme la dénomination de vente, la liste des ingrédients, les allergènes, la date de durabilité minimale, les conditions de conservation et d’utilisation, ainsi que la déclaration nutritionnelle.

S’ajoutent à ces exigences générales des dispositions spécifiques aux compléments alimentaires issues de la directive 2002/46/CE et de sa transposition nationale. Parmi ces obligations particulières figurent :

  • La mention « complément alimentaire » sur l’étiquetage
  • Le nom des catégories de nutriments ou substances caractérisant le produit
  • La portion journalière recommandée
  • Un avertissement contre le dépassement de la dose journalière indiquée
  • Une mention indiquant que les compléments alimentaires ne doivent pas se substituer à une alimentation variée
  • Un avertissement indiquant que les produits doivent être tenus hors de portée des jeunes enfants

La question des allégations constitue probablement l’aspect le plus délicat et contentieux de l’étiquetage. Le règlement (CE) n°1924/2006 relatif aux allégations nutritionnelles et de santé portant sur les denrées alimentaires a profondément transformé le paysage communicationnel du secteur. Ce texte institue un principe d’autorisation préalable pour toute allégation de santé, créant un système de liste positive au niveau européen.

Les allégations de santé se divisent en trois catégories principales :

Les allégations fonctionnelles génériques (article 13.1) qui décrivent le rôle d’un nutriment dans les fonctions normales de l’organisme (exemple : « Le calcium contribue au maintien d’une ossature normale »)

Les allégations relatives à la réduction d’un risque de maladie (article 14.1.a) qui établissent un lien entre la consommation d’un nutriment et la diminution d’un facteur de risque de maladie (exemple : « Les stérols végétaux contribuent à réduire le cholestérol sanguin, facteur de risque de maladie coronarienne »)

Les allégations relatives au développement et à la santé des enfants (article 14.1.b)

La procédure d’autorisation implique une évaluation scientifique par l’Autorité Européenne de Sécurité des Aliments (EFSA) suivie d’une décision politique de la Commission européenne. Cette approche fondée sur des preuves scientifiques a considérablement restreint le champ des communications possibles, avec un taux de rejet élevé des allégations proposées.

Le règlement (UE) n°432/2012 a établi une liste de 222 allégations fonctionnelles génériques autorisées, qui constituent aujourd’hui le répertoire principal des communications santé licites pour les compléments alimentaires.

L’interdiction des allégations thérapeutiques constitue un principe fondamental de démarcation entre compléments alimentaires et médicaments. Toute référence à la prévention, au traitement ou à la guérison d’une maladie est strictement prohibée pour les compléments alimentaires en vertu de l’article 7 du règlement (UE) n°1169/2011 et de l’article 6 de la directive 2002/46/CE.

La jurisprudence a progressivement affiné les contours de cette interdiction. L’arrêt de la Cour de Justice de l’Union Européenne du 15 juillet 2019 (affaire C-432/18) a notamment précisé que la notion d’allégation thérapeutique devait s’interpréter largement, englobant toute communication suggérant, même indirectement, un effet curatif.

La publicité pour les compléments alimentaires est soumise non seulement à ces réglementations spécifiques mais aussi au droit commun de la publicité, notamment la directive 2005/29/CE relative aux pratiques commerciales déloyales. En France, l’Autorité de Régulation Professionnelle de la Publicité (ARPP) a élaboré des recommandations sectorielles qui complètent le cadre légal.

Le développement du marketing digital et des réseaux sociaux soulève de nouveaux défis juridiques, notamment concernant l’identification de la nature publicitaire des communications et la responsabilité des influenceurs. La loi n°2020-1508 du 3 décembre 2020 a renforcé les obligations de transparence dans ce domaine.

Les contrôles et sanctions en matière d’étiquetage

Le non-respect des règles d’étiquetage et d’allégations expose les opérateurs à diverses sanctions. En France, les infractions peuvent être qualifiées de pratiques commerciales trompeuses au sens de l’article L.121-1 du Code de la consommation, passibles de deux ans d’emprisonnement et de 300 000 euros d’amende. Les autorités disposent également de pouvoirs de police administrative leur permettant d’ordonner le retrait des produits non conformes.

Responsabilité juridique des fabricants et distributeurs

La mise sur le marché de compléments alimentaires engage la responsabilité juridique des opérateurs à plusieurs niveaux. Cette responsabilité s’articule autour de différents régimes juridiques qui se superposent et se complètent.

La responsabilité du fait des produits défectueux, codifiée aux articles 1245 à 1245-17 du Code civil français, constitue un premier fondement majeur. Issue de la directive 85/374/CEE, cette responsabilité de plein droit s’applique lorsqu’un produit n’offre pas la sécurité à laquelle on peut légitimement s’attendre. Pour les compléments alimentaires, la notion de défectuosité peut recouvrir diverses situations : présence de contaminants, effets indésirables non signalés, interactions médicamenteuses non mentionnées, ou dosage inadéquat.

L’arrêt de la Cour de cassation du 7 novembre 2006 a précisé que l’absence d’information sur les risques associés à un produit pouvait caractériser sa défectuosité, même en l’absence de défaut intrinsèque. Cette jurisprudence revêt une importance particulière pour les compléments alimentaires contenant des substances actives puissantes.

Le règlement (CE) n°178/2002 établissant les principes généraux de la législation alimentaire constitue un second pilier fondamental. Son article 17 pose le principe selon lequel les exploitants du secteur alimentaire sont responsables de veiller à ce que les denrées alimentaires répondent aux prescriptions de la législation. Cette responsabilité s’étend à toutes les étapes de la production, de la transformation et de la distribution.

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La traçabilité, obligation consacrée par l’article 18 du même règlement, constitue une exigence fondamentale pour les opérateurs. Ils doivent être en mesure d’identifier leurs fournisseurs et leurs clients directs selon le principe « one step back, one step forward ». Cette obligation a été renforcée pour certaines catégories d’ingrédients, comme les botaniques, qui nécessitent une documentation plus approfondie sur leur origine et leur mode de production.

La vigilance représente une autre dimension majeure de la responsabilité des opérateurs. Bien que les compléments alimentaires ne soient pas soumis au système de pharmacovigilance applicable aux médicaments, l’article 19 du règlement (CE) n°178/2002 impose aux exploitants de retirer du marché et de rappeler les produits qu’ils ont fournis lorsqu’ils considèrent qu’ils ne répondent pas aux exigences de sécurité des denrées alimentaires.

En France, le dispositif de nutrivigilance mis en place par l’Agence Nationale de Sécurité Sanitaire de l’Alimentation, de l’Environnement et du Travail (ANSES) depuis 2009 vise à recueillir les déclarations d’effets indésirables liés à la consommation de compléments alimentaires. Bien que la déclaration soit obligatoire pour les professionnels de santé (article L. 1323-10 du Code de la santé publique), elle reste facultative pour les fabricants et distributeurs. Néanmoins, la connaissance d’effets indésirables graves non déclarés pourrait engager leur responsabilité pénale.

La chaîne de distribution des compléments alimentaires implique une répartition spécifique des responsabilités :

Le fabricant assume la responsabilité première de la conformité du produit, de sa formulation et de son étiquetage

L’importateur de produits provenant de pays tiers à l’Union européenne endosse une responsabilité équivalente à celle du fabricant

Le distributeur a une obligation de diligence raisonnable, devant vérifier la conformité apparente des produits qu’il commercialise

Le développement du commerce électronique a complexifié cette chaîne de responsabilité. La CJUE, dans son arrêt du 12 juillet 2011 (affaire C-324/09 L’Oréal c/ eBay), a précisé les conditions dans lesquelles les plateformes en ligne pouvaient voir leur responsabilité engagée concernant les produits vendus par leur intermédiaire.

Les sanctions en cas de manquement peuvent être administratives, civiles et pénales :

Sur le plan administratif, les autorités compétentes (DGCCRF en France) peuvent ordonner le retrait ou le rappel des produits, voire la fermeture temporaire d’établissements

Sur le plan civil, les victimes peuvent demander réparation de leurs préjudices

Sur le plan pénal, les infractions les plus graves peuvent être qualifiées de tromperie (article L.441-1 du Code de la consommation) ou de mise en danger de la vie d’autrui (article 223-1 du Code pénal)

L’assurance responsabilité civile professionnelle constitue ainsi un élément stratégique pour les opérateurs du secteur, qui doivent veiller à ce que leur couverture soit adaptée aux risques spécifiques liés aux compléments alimentaires.

La gestion des crises sanitaires

La gestion des crises sanitaires impliquant des compléments alimentaires suit un protocole juridique précis. Le système d’alerte rapide pour les denrées alimentaires et les aliments pour animaux (RASFF) permet une circulation rapide de l’information entre les États membres en cas de risque identifié. Les procédures de rappel doivent respecter des exigences formelles strictes, notamment concernant l’information des consommateurs.

Perspectives d’évolution du cadre juridique des compléments alimentaires

Le cadre juridique des compléments alimentaires se trouve à un tournant, confronté à des défis technologiques, scientifiques et sociétaux qui appellent son évolution. Plusieurs tendances majeures se dessinent pour les prochaines années.

L’harmonisation européenne constitue un enjeu prioritaire face à la fragmentation réglementaire actuelle. Si les vitamines et minéraux bénéficient déjà d’un cadre harmonisé, les botaniques et autres substances bioactives restent soumis à des approches nationales divergentes. Le projet « BELFRIT » (Belgique-France-Italie), visant à créer une liste commune de plantes utilisables dans les compléments alimentaires, illustre les tentatives d’harmonisation, mais sa généralisation à l’ensemble de l’Union européenne se heurte à des résistances culturelles et économiques.

La Commission européenne a lancé en 2020 une évaluation de la législation relative aux compléments alimentaires dans le cadre du programme REFIT (Regulatory Fitness and Performance). Cette démarche pourrait conduire à une refonte partielle de la directive 2002/46/CE, notamment concernant les teneurs maximales en vitamines et minéraux qui demeurent un point d’achoppement majeur entre les États membres.

L’émergence des nouvelles technologies bouscule les catégories juridiques établies. Les compléments alimentaires « personnalisés », élaborés à partir de données génétiques ou microbiomiques, soulèvent des questions inédites à la frontière du droit de l’alimentation et du droit de la santé. Le règlement (UE) 2017/746 relatif aux dispositifs médicaux de diagnostic in vitro pourrait s’appliquer aux tests utilisés pour cette personnalisation, créant une interface réglementaire complexe.

Les nanotechnologies représentent un autre défi réglementaire majeur. Le règlement (UE) 2015/2283 sur les nouveaux aliments soumet les nanomatériaux à une évaluation spécifique, mais les méthodes d’analyse et les critères d’évaluation continuent d’évoluer au rythme des avancées scientifiques.

La durabilité et l’économie circulaire s’imposent comme des impératifs qui transformeront progressivement le cadre juridique. Le Pacte vert pour l’Europe et la stratégie « De la ferme à la table » prévoient des mesures qui affecteront l’ensemble de la chaîne de valeur des compléments alimentaires, depuis l’approvisionnement en matières premières jusqu’à l’emballage. Le règlement (UE) 2018/848 relatif à la production biologique établit des règles spécifiques pour les compléments alimentaires biologiques, créant un segment de marché en forte croissance.

Le commerce international des compléments alimentaires fait l’objet d’une attention croissante. Les négociations au sein du Codex Alimentarius visent à établir des normes mondiales qui faciliteraient les échanges tout en garantissant la sécurité des consommateurs. Parallèlement, les accords commerciaux bilatéraux incluent de plus en plus fréquemment des dispositions spécifiques aux compléments alimentaires, comme l’illustre l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Japon entré en vigueur en 2019.

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La jurisprudence continuera de jouer un rôle déterminant dans l’interprétation et l’évolution du droit applicable. L’arrêt « Muller-Ruppert » de la CJUE (affaire C-319/05) a posé des principes fondamentaux qui continuent d’orienter la qualification juridique des produits à la frontière entre compléments alimentaires et médicaments. De futures décisions pourraient préciser le régime applicable aux nouvelles catégories de produits comme les compléments alimentaires contenant des insectes, des algues ou des champignons médicinaux.

L’autoréglementation et la corégulation prennent une importance croissante. Des initiatives sectorielles comme le « Food Supplements Europe Good Manufacturing Practice Guide » complètent le cadre légal en proposant des normes volontaires plus détaillées. Ces démarches pourraient préfigurer certaines évolutions réglementaires, suivant un modèle déjà observé dans d’autres secteurs.

La protection des données personnelles constitue une dimension émergente de la réglementation des compléments alimentaires. Le Règlement Général sur la Protection des Données (RGPD) s’applique pleinement aux services de conseil nutritionnel personnalisé qui se développent autour de la vente de compléments. Les autorités de protection des données ont commencé à s’intéresser spécifiquement à ce secteur, comme l’illustre la délibération de la CNIL française du 10 septembre 2020 concernant une application de suivi nutritionnel.

Les défis de l’intelligence artificielle

L’intelligence artificielle transforme progressivement le secteur des compléments alimentaires, tant dans la recherche et développement que dans la personnalisation des recommandations. La proposition de règlement européen sur l’intelligence artificielle présentée en avril 2021 pourrait avoir des implications significatives pour les systèmes de recommandation de compléments alimentaires, potentiellement classés comme « à haut risque » lorsqu’ils influent sur des décisions de santé.

Stratégies juridiques pour les acteurs du secteur

Face à la complexité et à l’évolution constante du cadre réglementaire, les opérateurs du secteur des compléments alimentaires doivent développer des stratégies juridiques adaptées pour sécuriser leur activité tout en préservant leur compétitivité.

La veille réglementaire constitue un pilier fondamental de toute stratégie juridique efficace. Au-delà du simple suivi des textes publiés, elle implique une anticipation des évolutions normatives à travers l’analyse des consultations publiques, des avis scientifiques et des orientations politiques. Les entreprises les plus structurées mettent en place des comités de veille réglementaire associant juristes, affaires réglementaires et R&D pour traduire opérationnellement les implications des changements identifiés.

La qualification juridique des produits représente une étape stratégique déterminante. Le choix entre le statut de complément alimentaire, de médicament, de dispositif médical ou de denrée alimentaire destinée à des fins médicales spéciales détermine l’ensemble du cadre réglementaire applicable. Cette qualification doit être établie dès la phase de conception du produit, en tenant compte non seulement de sa composition mais aussi de sa présentation et de son positionnement marketing.

La Cour de Justice de l’Union Européenne, dans son arrêt du 30 avril 2009 (affaire C-27/08), a confirmé qu’un même produit pouvait recevoir des qualifications différentes selon les États membres. Cette situation ouvre la voie à des stratégies différenciées selon les marchés visés, avec des formulations et des communications adaptées aux spécificités réglementaires nationales.

La protection de l’innovation constitue un enjeu majeur dans un secteur hautement concurrentiel. Si les ingrédients naturels ne sont généralement pas brevetables en tant que tels, plusieurs mécanismes juridiques peuvent être mobilisés :

  • Les brevets pour les procédés d’extraction, les compositions spécifiques ou les applications nouvelles
  • Le secret des affaires, protégé par la directive (UE) 2016/943, pour les formulations et procédés non brevetés
  • Les marques pour protéger les noms commerciaux et les éléments distinctifs
  • Les données réglementaires, qui bénéficient d’une protection temporaire dans le cadre du règlement sur les nouveaux aliments

La gestion des allégations requiert une approche stratégique sophistiquée. Face aux restrictions imposées par le règlement (CE) n°1924/2006, les opérateurs développent diverses stratégies de communication :

L’utilisation optimale du répertoire des allégations autorisées, en identifiant celles qui correspondent le mieux au positionnement du produit

Le développement de dossiers scientifiques pour obtenir des allégations propriétaires, particulièrement pertinent pour les ingrédients innovants

L’utilisation de noms de marque évocateurs, dans les limites fixées par la jurisprudence (arrêt de la CJUE du 18 juillet 2013, affaire C-299/12)

La communication sur les ingrédients plutôt que sur les effets, lorsque ces ingrédients bénéficient d’une notoriété auprès des consommateurs

La contractualisation joue un rôle central dans la sécurisation de la chaîne d’approvisionnement. Les contrats avec les fournisseurs doivent inclure des garanties précises sur la qualité, la conformité réglementaire et la traçabilité des ingrédients. Des clauses d’audit et de résiliation doivent être prévues en cas de non-conformité. De même, les contrats avec les distributeurs doivent clarifier les responsabilités respectives, notamment concernant l’étiquetage et la publicité.

La gestion des risques implique une approche proactive des questions de responsabilité. L’élaboration de procédures de rappel, la mise en place de systèmes de traçabilité performants et la souscription d’assurances adaptées constituent des mesures préventives indispensables. La documentation rigoureuse des choix réglementaires et des évaluations de sécurité permet également de démontrer la diligence de l’entreprise en cas de contentieux.

L’approche internationale nécessite une stratégie différenciée selon les marchés visés. Les disparités réglementaires entre l’Union européenne, les États-Unis, le Japon ou la Chine peuvent conduire à développer des gammes spécifiques adaptées aux exigences locales. La maîtrise des procédures d’enregistrement et de notification dans chaque territoire constitue un avantage compétitif significatif.

L’engagement dans le dialogue réglementaire représente une dimension souvent négligée mais stratégiquement précieuse. La participation aux consultations publiques, l’implication dans les associations professionnelles et le dialogue avec les autorités permettent d’influencer l’évolution du cadre réglementaire et d’anticiper les changements.

L’adaptation aux canaux de distribution

Chaque canal de distribution présente des enjeux juridiques spécifiques. La vente en pharmacie impose le respect de règles déontologiques supplémentaires, tandis que la vente en ligne nécessite la conformité aux exigences de la directive 2000/31/CE sur le commerce électronique et du règlement (UE) 2019/1150 promouvant l’équité et la transparence pour les entreprises utilisatrices de services d’intermédiation en ligne.

La digitalisation de la relation client, accélérée par la crise sanitaire, soulève des questions juridiques nouvelles concernant le conseil à distance, la téléconsultation nutritionnelle et l’utilisation des données de santé. Le cadre applicable combine droit de la santé, droit de la consommation et droit des données personnelles dans une alchimie complexe qui nécessite une expertise pluridisciplinaire.